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Bombardement de Royan du 5 janvier 1945
Les premières demandes de bombardement par les autorités françaises
En octobre 1944 le colonel Adeline, chef des maquisards qui assiègent Royan, présente
un exposé de la situation au général de Larminat, lors de la nomination de ce dernier à la tête du Front de
l’Atlantique. Il demande, avant toute attaque, des bombardements massifs par l’aviation alliée pour écraser les
défenses ennemies.
Adeline le 3 novembre 1944 conseille à Paul Bouchet, chef de la résistance à
Royan, qu’il reçoit à Saintes de quitter la ville de toute urgence, tout en refusant
obstinément de lui préciser pourquoi. Ce qui provoque la colère immédiate
de Paul Bouchet jugeant qu’il ne pouvait s’agir que d’un éventuel bombardement,
forcément dangereux et totalement inefficace.
La visite du général Royce à Cognac le 10 décembre 1944
Le dimanche 10 décembre 1944, le major général américain
Ralph Royce, chef de la First Tactical Air Force basé à Vittel vient
à Cognac rencontrer le général Corniglion-Molinier, commandant
des F.A.A. les Forces Aériennes de l’Atlantique, qu’il supervise. Il s’agit
de préparer l’aide aérienne alliée à l’opération Indépendance prévue le
25 décembre pour libérer Royan.
Corniglion-Molinier lui présente son mémorandum mentionnant un “premier
bombardement puissant pour déterminer l’évacuation des derniers
civils et ouvrir la voie aux opérations psychologiques qui accompagnent
l’opération de force”, bombardement à réaliser quinze jours avant l’attaque
par les bombardiers alliés, les F.A.A. n’ayant pas les avions nécessaires.
Cinq personnes y participent pour définir les objectifs à bombarder,
Larminat qui ne reste que quelques minutes, Corniglion-Molinier, Royce
et ses adjoints, le colonel américain Crumrine et le colonel de Chassey,
détaché de l’armée de l’air française.
Sur ce qui s’est passé, en l’absence de tout procès-verbal, il y a deux versions
parfaitement contradictoires. Pour Royce et ses adjoints Royan a été
choisi comme objectif. Faux. disent les Français, il s’agit de la Coubre pour
Larminat, de la ceinture fortifiée de Royan pour Corniglion-Molinier. Ce
dernier qui a déjà remis son mémorandum demandant un bombardement
massif remet aussi au général Royce la carte au 1/25.000e "Défense
de Royan" de l’état-major d’Adeline montrant la ville et ses défenses fortifiées
proches, où des objectifs militaires sont clairement indiqués dans la
ville. Conservée aux archives de la R.A.F. cette carte porte deux mentions
manuscrites en anglais, "Evacuation by December 15th" et en haut à gauche
"Pointe de la Coubre 13 miles from Royan" avec une flèche vers le
nord. Le colonel de Chassey, pour lequel il n’y avait aucun problème linguistique
rappelle le 17 janvier 1945 que Royce s'inquiète, par deux fois,
que des civils français seront inévitablement tués au cours de l’attaque.
Larminat répond que “des ordres avaient été donnés plusieurs fois aux
gens de ne pas rester là, et qu’il n’y avait donc aucune raison que les opérations
soient arrêtées pour cette raison dans l’ensemble de la zone tenue
par l’ennemi. Il a été décidé que les bombardements pourront être réalisés
librement après le 15 décembre”.
Dans le Journal du comité de liaison avec la 1st Tactical Air Force conservé
au Service Historique de l’Armée de l’Air à Vincennes, journal qui ne
débute malheureusement qu’en janvier 1945, figure une note du colonel
de Chassey de 1955 disant : "La vérité est que la ligne de bombardement
fixée par le général de Larminat laissait la ville de Royan dans l’axe que
les alliés avaient la latitude de bombarder.
Mention de ce fait lui avait été faite à deux reprises par le général
Royce. Le général avait maintenu sa décision, Royan devant être évacué
par la population française".
Corniglion-Molinier admet dans sa réponse à Royce du 9 janvier 1945 que
la discussion a bien porté sur l’évacuation de la population civile après
le 15 décembre, ce qui concerne forcément Royan, la Coubre étant une
zone interdite aux civils. Pour le général Royce il ne restera donc, après le
15 décembre, que des Allemands et des civils ayant refusé de partir, donc,
d'après ce qui lui a été dit, acquis à l’ennemi. Cette date est donnée au
mépris de toute logique car aucune évacuation massive n’était prévue
entre le 10 et le 15 décembre et l’étatmajor français le savait parfaitement.
Dans ce même Journal de la section française de la 1st Tactical Air Force”
on apprend le 20 janvier que le général Royce demande au général
Bouscat, chef de l’armée de l’Air à Paris, de donner son avis personnel
sur le bombardement de Royan au général Spaatz. Bouscat répond "qu’il
est entièrement d’accord avec le général Royce" et va aller voir immédiatement
Spaatz. Il est clair que Bouscat ne tient pas Royce pour responsable
de la destruction de Royan et est persuadé que Larminat et Corniglion-
Molinier ont bien donné leur accord pour bombarder la ville. Même s’il
n’a pas assisté à la réunion de Cognac, Bouscat a eu un entretien avec
Corniglion-Molinier et Royce deux jours plus tard à Paris où ce point a
dû être évoqué. Quant Royce quitte Cognac, un impitoyable engrenage
administratif se met en place, et Royan sera détruite.
Quel objectif a été demandé
par le Général Royce au
S.H.A.E.F. ?
Les archives de l’U.S. Air Force précisent cet engrenage. Le
mercredi 13 décembre, selon son propre témoignage, Royce fait
accepter au Commandement Suprême Allié, le S.H.A.E.F., un bombardement
de "la ville de Royan". Nous en avons la confirmation écrite
dans le rapport du 14 décembre du général Thatcher, chef adjoint de
l’état-major de l’air allié. Il cite parmi les objectifs retenus, sans la moindre
ambiguïté, "town of Royan", ville de Royan, sous la référence Lambert
370745. Ces objectifs sont confirmés par le télégramme du 16 décembre
du général Spaatz, grand patron des forces stratégiques américaines de
bombardement en Europe.
Ce télégramme est adressé au général Doolittle, commandant la 8e Air Force équipée des fameuses
Forteresses volantes, mais est transmis automatiquement au Bomber
Command de la R.A.F. qui travaille en complète osmose avec les Américains.
Le 18 décembre le général américain Anderson, adjoint au commandant
des forces aériennes alliées, résume leur participation à l’opération
Indépendance : "La ville de Royan située sur la rive est de l’estuaire de la
Gironde est puissamment défendue et à présent constitue le point principal
de résistance. La population civile a été évacuée de Royan et après
le 15 décembre 1944, la ville et les défenses côtières peuvent faire l’objet
d’une attaque aérienne. Toute destruction ou neutralisation temporaire
de ces objectifs par une attaque aérienne sera une contribution matérielle
au succès et à la réalisation rapide de cette opération et apportera
une réduction des pertes des forces terrestres et maritimes". Quand
on connaît l’intérêt des Américains pour éviter les pertes humaines, cette
dernière remarque prend toute son importance. L’affaire échappe dès lors
totalement aux protagonistes de Cognac et passe aux mains de l’étatmajor
des forces aériennes stratégiques lequel, seul, peut annuler un tel
ordre.
Le général Devers supérieur hiérarchique
de Larminat lui demande le 17
décembre de reconfirmer la ligne de
sécurité dans la poche pour éviter de
bombarder ses propres troupes. La
réponse indique une ligne extérieure
à La Tremblade, Semussac et Meschers
et ne fait toujours aucune mention de
Royan, comprise dans le périmètre où
les Alliés peuvent bombarder à leur
guise. Devers ne manquera pas de le
rappeler à Larminat le 18 janvier suivant
Pourquoi conserver ce
bombardement après
l’arrêt d’Indépendance ?
Un télégramme du 23 décembre du général Spaatz au
général Doolittle met un point final au sort de Royan en déclarant
que l’opération Indépendance est remise sine die mais que “les
objectifs restent disponibles pour votre attaque [aérienne]”.Un second
télégramme du 4 janvier de Spaatz à Doolittle confirme la zone à bombarder
fournie par Larminat, et rappelle que "le statut des objectifs reste
inchangé". La R.A.F. en est informée mais ni Royce, ni Corniglion-
Molinier, ne figurent en double. Ce même 4 janvier, malheureusement,
le mauvais temps annule tous les bombardements sur l’Allemagne
et l’Air Vice-Marshal Oxland du Bomber Command de la R.A.F. cherche
d’autres cibles pour ses bombardiers et décide d’attaquer Royan la
nuit suivante. Il s'inquiète pour la population civile et tente vainement
de savoir si l’évacuation a bien eu lieu, et cette dernière chance d’éviter le
massacre est perdue. L’état-major de la 1st Tactital Air Force contacté à
Vittel ne peut joindre Cognac à cause de mauvaises transmissions, et sans
réponse, l’attaque est confirmée en se basant sur les affirmations faites le 10
décembre à Royce. Les télégrammes urgents envoyés à Cognac ne seront
remis à leurs destinataires que le lendemain matin à 8 heures, bien après
le bombardement.
Les bombardiers Lancaster s’envolent peu après minuit pour un de ces raids
de terreur qui sont alors la routine du Bomber Command, pour "détruire la
ville fortement défendue par l’ennemi et occupée uniquement par des troupes
allemandes". La population civile n’est pas mentionnée, mais il est
demandé de ne bombarder que si l’objectif est clairement identifié, à
cause de la proximité des forces françaises.
La R.A.F. repère la ville avec les coordonnées 372753 de Lambert, soit un
point de longitude 37,2 et de latitude 75,3, en plein centre de Royan.Donc
tout ce qui a pu être dit sur une erreur d’objectif n’a aucun fondement. En
réalité, sept Mosquitos guident les bombardiers en balisant, avec 1 242
fusées rouges et vertes, le véritable objectif, le centre, un quadrilatère à
écraser sous un tapis de bombes. L’attaque a lieu en deux vagues afin
de mieux détruire la ville et, dés la fin de cette attaque, Royan est rayée de
la carte. Les Allemands ont perdu 47 hommes et 442 Royannais y ont laissé
la vie sur les 2 223 restés en ville, et 300 à 400 sont blessés.
Responsabilités
Il est clair qu’elles sont partagées.Un bombardement massif a été
demandé par les Français et la définition des objectifs lors de la réunion de
Cognac a été bâclée. Si Larminat et Corniglion-Molinier n’ont certainement
jamais envisagé que le centre de Royan soit rasé sans que les objectifs militaires
de sa ceinture fortifiée le soient, ils n’ont absolument rien fait pour protéger la
population.Les archives de la R.A.F.donnent bien “Mollinière”, soit Corniglion-
Molinier, comme celui qui a demandé le bombardement.
La R.A.F. a réalisé trop bien le bombardement demandé, et pense très
justement qu’elle aurait mieux fait de garder ses bombardiers au sol en l’absence
d’une véritable confirmation de l’évacuation totale des civils.
La R.A.F. a réalisé trop bien le bombardement demandé, et pense très
justement qu’elle aurait mieux fait de garder ses bombardiers au sol en l’absence
d’une véritable confirmation de l’évacuation totale des civils.
Il est donc impossible de considérer que tout à été décidé par le seul général
américain Ralph Royce lors de la réunion du 10 décembre à Cognac. Il
n’a fait que concrétiser la demande des militaires français. Limogé le 29
janvier par Eisenhower qui ne veut pas d’ennuis avec le gouvernement
français, il ne passe nullement en conseil de guerre, mais est muté aux
Etats-Unis à un important poste administratif. Considéré par les autorités
militaires françaises comme le responsable de ce bombardement
inutile et meurtrier, il est cependant fait Commandeur de la Légion
d’Honneur par le gouvernement du général de Gaulle le 26 mai suivant
et, très flatté, en remercie chaleureusement le général Bouscat.
LA POSTE
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